I — Après 2013 : le creux
En 2013, la première vague Bouyon Gwada perd Suppa. Ce n'est pas seulement une mort d'artiste. C'est une coupure dans le fil qui relie La Dominique, la Guadeloupe, les soirées de Vador, la Gaza Crew, Yellow Gaza et toute l'énergie souterraine que le chapitre IV vient de poser. La scène ne s'éteint pas d'un coup. Elle continue dans les téléphones, les soirées privées, les vieux fichiers, les DJs qui gardent quelques titres dans leurs clés USB. Mais elle perd sa vitrine. Elle perd son récit. Elle perd le sentiment public d'avancer ensemble.
Entre 2014 et 2016, il faut donc résister à deux erreurs. La première serait de dire que plus rien ne se passe. C'est faux : le public connaît déjà le Bouyon, les artistes savent déjà comment le poser, et plusieurs passeurs de la première vague restent dans les circuits. La deuxième serait de croire que la New Bouyon Wave de 2023 surgit sans racine. C'est faux aussi. La période 2016-2022 sert justement à refaire circuler la matière : anciens réflexes première vague, nouveaux artistes venus du dancehall, producteurs locaux, clips YouTube, plateformes streaming, radios communautaires.
Cette transition ne ressemble pas à une génération avec manifeste. Elle ressemble à une réparation. Personne ne se lève en disant : voici la nouvelle ère. Les morceaux sortent. Les collaborations se croisent. Les noms reviennent plusieurs fois dans des configurations différentes. La Guadeloupe ne reconstruit pas une scène par décret ; elle la reconstruit par répétition.
La relance n'a pas de manifeste. Elle a des crédits, des DJs, des refrains qui reviennent.
[S-10]
II — 2016 : DJ Weez et Bilix rallument
Le premier point de relance visible arrive en 2016 avec Bilix feat Mr Boka — Sa Ka Débodé. La trace publique est claire : Amazon Music donne une sortie le 12 janvier 2016 [S-11], Shazam crédite Bilix côté interprétation et fait apparaître DJ Weez, Lsbeatz Litleboy et Franck Offranc dans les crédits composition/paroles [S-10]. Un événement Bizouk du 27 février 2016 annonce ensuite Bilix et Mr Boka en showcase, avec DJ Weezz au programme et une catégorisation musicale qui associe dancehall, soca, Bouyon, zouk et rap [S-12].
Ce détail change la lecture. DJ Weez n'est pas seulement un nom posé à côté de Bilix ; il se place dans la mécanique technique de la relance. Il fait partie de ceux qui remettent le Bouyon dans une forme jouable, exportable, programmable en soirée. Le titre circule parce qu'il a une énergie de fête immédiate, mais aussi parce qu'il arrive au bon moment : après le silence, avant la plateforme totale, dans une Guadeloupe qui a déjà goûté au Bouyon mais cherche un nouveau point d'entrée.
Bilix, lui, occupe une position particulière. Les sources publiques le rattachent à Anse-Bertrand et à une trajectoire solo déjà formée [S-13]. Il n'arrive pas comme simple héritier de Gaza Girls ou de Yellow Gaza. Il arrive avec une couleur plus large : dancehall, vibes afro-caribéennes, morceau de fête, clip viral, scène diaspora. C'est exactement ce que la transition Gwada va faire plusieurs fois : prendre des artistes qui ne sont pas enfermés dans le Bouyon, puis les faire croiser le Bouyon au moment où le public est prêt.
III — 2017 : DJ GUYGUY et le repère Olé Olé
Le repère public de DJ GUYGUY dans le Bouyon arrive avec BILIX feat Deejay Guyguy — Olé Olé [BackShot Riddim 2017]. Le titre existe sur SoundCloud via Deejay Guyguy Official [S-18] et apparaît aussi dans une tracklist Bouyon Mix 2017 Gwada ShowDown [S-19].
La présence de Bilix est décisive, parce que Bilix est déjà situé dans ce chapitre comme artiste de relance 2016 et comme pont Gwada-SXM ensuite. Le morceau inscrit donc DJ GUYGUY dans un circuit Bouyon identifiable, pas seulement dans une discographie générale.
DJ GUYGUY se place ici comme passeur producteur par un titre Bouyon identifiable, relié à Bilix et au circuit Gwada de 2017.
IV — 2018-2019 : Kevni, Bilix, Edday, les croisements
Après 2016, la transition ne suit pas une ligne droite. Elle passe par des croisements. Kevni illustre bien cette bascule. Qobuz / Music Story le présente d'abord comme un artiste dancehall et reggae guadeloupéen, remarqué dans l'underground avec Corsaire en 2017, puis touchant le succès antillais en 2018 avec le single Bouyon Olaleyley [S-14]. Le mot important ici est passage. Kevni ne quitte pas une identité pour une autre ; il traverse plusieurs registres et laisse le Bouyon devenir une de ses portes d'entrée.
En 2019, les croisements deviennent plus visibles. Ti KoKa réunit VJ Ben, LaRose, Bilix et Edday. Shazam rattache le morceau à un single 2019 [S-15], RadioMonitor donne une date de sortie au 4 janvier 2019 et montre que le titre continue d'être détecté ensuite sur Tropiques FM [S-16]. Ce n'est pas seulement une collaboration de plus. C'est une photographie de la scène en train de se souder : DJ/producteur, voix connues, artistes qui circulent entre fête, dancehall, Bouyon et radio.
La même année, Qobuz / Music Story rattache Kevni à Si Manman'w Té Sav avec Drexi et Edday, en signalant le passage du million de streams [S-17]. Là encore, la transition parle par faisceau. Un titre seul peut être accidentel. Plusieurs titres croisés, sur deux ans, avec les mêmes noms qui reviennent, forment un écosystème.
Edday apparaît dans cette zone comme un pivot. Il n'est pas encore à lire uniquement à travers la New Bouyon Wave. Il circule déjà avant. Son nom revient avec Bilix, avec Kevni, puis plus tard avec la scène 2023. C'est cette continuité qui compte : la New Bouyon Wave ne fabrique pas Edday à partir de rien ; elle arrive dans un terrain où Edday existe déjà comme point de connexion.
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V — 2020 : T-BTS et le studio à domicile
En 2020, la transition change de texture. Les scènes de fête sont fragilisées, les soirées bougent moins, mais la production continue. Le studio à domicile prend plus de place. Les morceaux circulent par clips, plateformes, extraits partagés, profils artistes. Dans cette zone, Team Bwè Tou Sa devient un repère important.
Le titre 50/50, publié publiquement le 20 novembre 2020, est rattaché à Team Bwè Tou Sa et LESTEF KJF BOYZ [S-20]. C'est ce repère qui compte ici : il fixe une ligne collective 2020, avec ses voix, son énergie de groupe et sa manière de faire circuler le Bouyon dans une période où les scènes physiques sont fragilisées.
Lunik, FLW et MA6MO forment ici une ligne collective. Lestef KJF entre comme force régionale qui va ensuite prendre beaucoup plus de volume. Le Bouyon Gwada n'est plus seulement une mémoire de première vague ou un hit de relance. Il devient une fabrique, avec ses équipes, ses featurings, ses vidéos, ses noms qui reviennent d'un titre à l'autre.
VI — 2022 : avant l'explosion, le terrain
En 2022, le terrain est prêt mais pas encore nommé. Les artistes ont appris à collaborer. Les producteurs ont appris à publier directement. Le public a repris l'habitude d'entendre du Bouyon Gwada qui ne vient ni exactement de La Dominique, ni seulement de la première vague Gaza/Yellow Gaza. La Guadeloupe a maintenant plusieurs points d'appui : Bilix et la relance 2016, Kevni et les passerelles dancehall/Bouyon, Edday comme pivot de collaborations, Team Bwè Tou Sa comme repère collectif 2020, Lestef KJF comme puissance régionale.
Cette période prépare la New Bouyon Wave sans encore la nommer. C'est pour cela qu'elle mérite son chapitre. Si on saute de Suppa 2013 à TIITII NBA / 1T1 / Aknose 2023, on donne l'impression fausse qu'une génération entière sort de nulle part. En réalité, le public a été réentraîné. Les plateformes ont été testées. Les collaborations ont prouvé que les frontières entre dancehall, Bouyon, soca, zouk et rap pouvaient se déplacer sans casser la scène.
La transition Gwada n'a donc pas besoin d'être mythifiée. Elle a besoin d'être correctement placée. Elle n'est pas l'origine du Bouyon en Guadeloupe. Elle n'est pas encore la New Bouyon Wave. Elle est le moment où l'île recommence à produire assez de signes pour que la suite devienne possible.
La New Bouyon Wave n'arrive pas sur une plage vide. Elle arrive sur un terrain déjà piétiné.
[S-14]
Ce que la transition transmet à 2023, ce n'est pas seulement une liste de noms. C'est une méthode. Faire avec peu. Poster vite. Croiser les voix. Laisser les riddims circuler. Accepter que le Bouyon Gwada n'ait pas une seule forme. Garder La Dominique en mémoire sans demander l'autorisation d'exister localement.
Cette méthode explique pourquoi la New Bouyon Wave peut arriver avec une telle vitesse ensuite. Quand TIITII NBA, 1T1, Aknose, Softee, Nils, LeJuh, Theomaa et les autres prennent le relais, ils n'inventent pas le désir du public. Ils le captent à un moment où les plateformes permettent enfin de rendre visible ce qui se fabriquait déjà par couches.
Le chapitre V ferme donc un angle mort. La Guadeloupe n'attend pas 2023 pour recommencer. Elle recommence par à-coups dès 2016, ajoute un repère producteur Bouyon en 2017, consolide en 2018-2019, structure en 2020, puis densifie en 2022. Après ça, il devient possible de parler de vague. Avant la vague, il y a le courant.
→ Chapitre VI
Chapitre VI — Saint-Martin s'éveille : Tolly Boyz → "2015. Pendant que la Guadeloupe prépare sa relance, Saint-Martin trouve sa propre entrée dans le Bouyon. Tolly Boyz, BRG Hollywood, On Plonge — une autre île entre dans la carte."